Nos représentations dépendent-elles de nous ?

Bonnes Copies

Bonne Copie du lycée Montaigne de Paris. Cette copie a été notée 14/20. Le commentaire du professeur est : De réelles ualités de réflexion, une apporche intéressante de la question, un souci louable d’en apercevoir l’enjeu. Bon effort d’analyse des conditions de validité de vos réponses. Léger déséquilibre entre votre réflexion et l’exposé des doctrines : soyez toujours le maître chez vous... Pour ce qui concerne vosd thèses, j’attire votre attention sur le fit qu’en un sens, la connaissance n’est possible que si nos représentations ne dépendent pas de nous : n’est-ce pas la condition de l’objectivité ? Votre analyse est à reprendre sur ce point.

Bonne copie du lycée : 75 - Paris - Lycée Montaigne

Cette copie a été notée : 14 / 20

Commentaire du professeur : De réelles ualités de réflexion, une apporche intéressante de la question, un souci louable d’en apercevoir l’enjeu. Bon effort d’analyse des conditions de validité de vos réponses. Léger déséquilibre entre votre réflexion et l’exposé des doctrines : soyez toujours le maître chez vous... Pour ce qui concerne vosd thèses, j’attire votre attention sur le fit qu’en un sens, la connaissance n’est possible que si nos représentations ne dépendent pas de nous : n’est-ce pas la condition de l’objectivité ? Votre analyse est à reprendre sur ce point.


Untitled Document Constamment des choses me "viennent à l’esprit", me traversent l’esprit. Notre faculté de réfléchir et de comprendre fonctionne en permanence : dans la rue, par exemple, sans que je ne m’en rende compte, mon cerveau reçoit et analyse un nombre impressionnant de données (distance, bruit, danger, …). Nous pourrions appeler ces éléments mes représentations. Mais quel est alors le sens précis de ce mot aux multiples significations ? Il s’agit ici de représentations mentales, c’est-à-dire qu’elles sont ce qui est présent à mon esprit. Pour reprendre une expression kantienne appropriée, on peut dire que nos " facultés de représentation " désignent un acte par lequel l’esprit se rend présent quelque chose, mais aussi le résultat de cet acte. Avoir des idées, c’est donc avoir des représentations.
Intuitivement, on pourrait dire que mon idée, ma représentation d’une chose, c’est ma perception de la chose, c’est son apparaître, son surgissement. Les représentations semblent donc s’imposer à moi. Est-ce à dire que nous n’avons aucun contrôle sur nos représentations, qu’elles dépendent exclusivement de facteurs extérieurs à ma conscience ? Si c’est le cas, alors nous pouvons faire une croix sur nos aspirations d’une part à la connaissance, d’autre part à la liberté. En effet, si je ne puis maîtriser mes représentations, c’est-à-dire ici mes idées, alors toute liberté de penser est illusoire. Pareillement, si mes représentations ne dépendent pas de moi, comment parvenir à la connaissance du monde extérieur, comment juger de la réalité des choses qui m’entourent et de leur essence ? Ce sujet remet donc en cause deux des enjeux majeurs de la philosophie : la connaissance, et plus particulièrement la possibilité de la connaissance, et la liberté. Peut-on donc s’accommoder d’une analyse qui prive l’homme de toute faculté de connaître et de se déterminer librement ? Assurément cela est difficile : comment donc dépasser ce cadre de réflexion afin de montrer que nous détenons un pouvoir, plus ou moins étendu, sur nos représentations et que nous pouvons les maîtriser ?

Nos représentations semblent en première analyse dépendre de facteurs extérieurs à nous-mêmes. Quels sont ces " choses extérieures " qui déterminent nos représentations ?

Tout d’abord nous pouvons nous pencher sur ce qui influence nos représentations, le terme étant entendu ici comme nos façons de penser, nos idées sur le monde d’une manière générale, nos croyances, … Il ne s’agit donc pas encore du problème de la possibilité de la connaissance mais du caractère hypothétique de notre libre-arbitre. Les représentations d’un individu sont souvent déterminées par des caractéristiques évidentes : son époque, sa localisation géographique et donc sa langue, son niveau culturel et son milieu social pour ne citer que les plus nettes. Il est en effet clair qu’un homme du VIIième siècle av. J.C. vivant en Abyssinie ne pensera pas de la même façon, c’est-à-dire ne verra pas le monde de la même manière qu’un " honnête homme " du 17ième siècle ou encore qu’une femme active du début du XXIième siècle : les progrès de la civilisation, qu’ils soient techniques ou scientifiques, les avancées des droits de l’Homme, de la justice sociale influencent de manière déterminante la manière de voir le monde des différents individus. D’autres facteurs importants entrent en jeu : la langue par exemple, que l’on peut interpréter comme un système exprimant une certaine conception du monde. L’allemand, exemple classique car c’était la langue de nombreux philosophes, implique une façon de voir le monde toute particulière, l’anglais reflétant une autre approche des éléments extérieurs… Ces facteurs qui ne dépendent pas de l’individu jouent donc un rôle déterminant dans la formation de ses représentations.
Ce phénomène a été analysé en particulier par Marx. Il introduit à cet effet les concepts de "superstructure " et " d’infrastructure ". Par " infrastructure ", il désigne la base économique, c’est-à-dire la place qu’occupe chaque individu dans la structure des rapports de production : propriétaire des moyens de production, salarié, prolétaire, … Par " superstructure ", Marx entend le droit, l’Etat et l’idéologie (le plus souvent, mais cette classification est sujette à controverse au sein des courants marxistes). Dans cette superstructure, on peut donc déceler les croyances de l’individu, ses idées politiques, ses idées morales, en d’autres termes ses représentations. Or Marx affirme que cette superstructure n’est que le reflet de l’infrastructure, de la base économique. La place de l’individu dans les rapports de production détermine selon le philosophe allemand ses pensées, ses croyances, bref ses représentations. Le prolétaire aura les mêmes représentations que les autres membres de sa classe, le patron les mêmes que celles de ses collègues dirigeants, etc.
Il existe donc des déterminismes forts qui décident de nos représentations. Des facteurs culturels jouent, mais aussi spatiaux et temporels, et enfin selon Marx des facteurs économiques. Cette analyse affirme donc que nos représentations sont plutôt indépendantes de nous et que nous ne les dominons que très peu : notre liberté est donc fortement limitée par ces réflexions.

Mais mes représentations ne dépendent pas uniquement de ce genre de facteurs socioculturels et économiques. Plus prosaïquement, elles sont également liées aux situations courantes, de la vie quotidienne. Notre perception, qui est à la base de notre représentation brute, non réfléchie, est souvent trompeuse. Pour qui ne connaîtrait pas le principe de l’iceberg, il aurait tendance à minimiser l’importance de ces blocs de glace dérivants au gré des courants puisqu’il n’en verrait que la partie émergée et aurait donc une représentation fausse de la réalité. Cependant, le problème ici n’est pas du passage de la représentation à la réalité qu’elle masque. Mais cet exemple trivial montre bien combien, suivant la manière dont la situation se présente à nos sens, notre représentation de la réalité va différer. Considérons un autre exemple simple : quand on rentre dans un endroit surchauffé en hiver, notre représentation de ce lieu sera celle d’un endroit agréable, dans lequel on aimerait s’arrêter, passer du temps. Si l’on recommence l’expérience en plein été, alors cet endroit nous apparaîtra comme un lieu hautement désagréable, dans lequel il faut passer le plus vite possible. Suivant les circonstances, une donnée invariante (la chaleur régnant en ce lieu) va nous apparaître de deux manières diamétralement opposées. C’est un des aspects de ce qu’on appelle le " relativisme "sceptique : nos représentations dépendent (au sens de "sont relatives") des circonstances, des objets considérés, de la situation dans laquelle le sujet de la représentation se trouve. Si je suis malade, si j’ai trop bu, alors le même objet m’apparaîtra différemment de la manière dont il me serait apparu si j’étais dans des conditions normales. Nos représentations dépendent donc des circonstances et notre esprit est en quelque sorte trompé par la divergence des apparitions, des phénomènes suivant les circonstances, les conditions de la perception.
Nous pouvons également être le jouet d’autrui qui, en se donnant en représentation d’une certaine manière, va nous tromper sur sa nature. Etant donné que la vie sociale peut être considérée comme une gigantesque scène de théâtre, ce phénomène est assez fréquent. C’est ce qu’on veut exprimer quand, déçu ou rassuré, on dit : "je m’étais trompé sur Untel/Unetelle". Nos représentations dépendent donc aussi d’autrui et de la manière dont il se présente à nous. C’est le même genre de problème que celui de la divergence des circonstances exposée plus haut sauf qu’il y peut y avoir, dans le comportement d’autrui, une volonté consciente de donner une certaine image de sa personne, une certaine représentation de son être social.

Nos représentations sont donc déterminées, nous l’avons vu, par de multiples facteurs socioculturels comme économiques, mais elles sont aussi conditionnées par les circonstances de la perception, du surgissement des phénomènes. Notre liberté et notre rôle sont fortement limités par ces processus sur lesquels nous n’avons qu’un pouvoir restreint. On peut cependant dire que nos représentations dépendent de nous, mais dans un sens étroit et finalement négatif : en effet, nos représentations sont relatives à notre état au moment de la perception, ce qui signifie que nous sommes d’une certaine manière responsables des représentations qui surgissent à mon esprit, mais comme ce phénomène est inconscient et involontaire, on ne peut conclure en disant que nos représentations dépendent vraiment de nous, mais plutôt des circonstances.

Enfin, comme dernière étape dans cette démarche de recherche des déterminants de nos représentations, nous débouchons sur l’interrogation la plus radicale qui puisse être : avons-nous réellement un pouvoir sur nos représentations, c’est-à-dire pouvons-nous choisir entre nos représentations celles qui nous paraissent les plus vraies, les meilleures ? En d’autres termes, pouvons-nous choisir nos représentations ou bien nous sont-elles imposées par leur essence même ? Ce questionnement est typiquement celui des philosophes de l’école sceptique. Sextus Empiricus, dans les Hypotyposes, définit le scepticisme comme " une faculté d’opposer représentations sensibles et conceptions intellectuelles de toutes les manières possibles pour en arriver […] d’abord […] à la suspension du jugement et ensuite à la quiétude de l’âme. " Selon les Sceptiques, nos représentations nous sont donc imposées par les " choses extérieures " et nous n’avons comme pouvoir sur ces représentations que celui de les opposer et de suspendre notre jugement. Autrement dit, nous ne pouvons interpréter nos représentations. Cela signifie qu’elles ne dépendent absolument pas de nous puisque nous n’avons pas le droit de les penser, de décider lesquelles sont vraies, lesquelles sont estimables et lesquelles sont fausses, c’est-à-dire que nous n’avons pas le droit de les juger. Nous n’avons donc aucun moyen d’accéder à la connaissance du réel : nous ne pouvons pas connaître puisque nous ne pouvons sortir de la relativité de toute représentation. Les Sceptiques en tirent comme conclusion qu’à défaut de connaître la réalité, ils savent qu’ils ne peuvent pas connaître et cela leur procure une quiétude de l’âme enviable, qu’ils nomment " ataraxie ".
Selon ce courant donc, nous n’avons sur nos représentations qu’un pouvoir de confrontation mais aucun pouvoir de jugement. Nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter les phénomènes tels qu’ils se sont présentés à nous, tels qu’ils se sont imposés à nous. Nos représentations ne dépendent donc pas de nous suivant les Sceptiques. Le seul pouvoir que je peux exercer sur mes représentations est celui exposé dans la définition de Sextus Empiricus : j’ai le pouvoir de suspendre mon jugement. Ce pouvoir est relativement faible, il faut bien en convenir.
Pour plusieurs raisons d’ordre différent, mon pouvoir sur mes représentations et donc ma liberté semble être assez fortement limité. Qu’on en reste à l’infrastructure marxiste ou qu’on l’élargisse à nombre de facteurs socioculturels, de nombreux déterminismes pèsent sur nos représentations. Si l’on se réfère au cadre de l’analyse sceptique, on conclut sur l’impossibilité de la connaissance et sur l’indépendance totale de nos représentations à notre égard.


Peut-on se contenter d’une telle analyse qui exclut presque tout moyen d’atteindre la connaissance et qui nous refuse notre liberté ? Cela semble plutôt insatisfaisant comme conclusion. Pour sauvegarder la possibilité de la connaissance et l’existence de notre liberté, il nous faut donc tenter de montrer que nous avons un certain pouvoir sur nos représentations. Pour cela, il faut dépasser le cadre de réflexion sceptique.
La connaissance et la liberté étant deux des enjeux majeurs de la philosophie, les philosophes ne pouvaient se satisfaire des conclusions des Sceptiques. Platon, bien qu’antérieur aux Sceptiques, connaissait leurs principaux arguments car ils existaient déjà avant la naissance du courant sceptique, notamment au travers de la philosophie de Protagoras, célèbre pour son relativisme (" l’Homme est la mesure de toute chose ", ce qui signifie qu’à chaque individu correspond au moins une représentation, d’où l’impossibilité de la connaissance de ce qui est représenté). Platon, dans ses dialogues, s’efforce donc de démonter et de dépasser le cadre de réflexion sceptique qui finalement conclut qu’il est interdit de conclure. Pour qui recherche la connaissance, il faut avouer que cela ne peut suffire. Platon va donc renverser le schéma qui sert de base à l’analyse des Sceptiques afin de pouvoir conclure à l’existence de la Vérité et à la possibilité de la connaissance. Selon lui, l’argumentation des Sceptiques tourne trop autour de l’argos logos, de l’argument paresseux qui consiste à dire : je ne sais que ce que je sais et ce que je ne sais pas, je ne peux pas l’apprendre car je ne le connais pas (" Et comment chercheras-tu, Socrate, ce dont tu ne sais absolument pas ce que c’est ? Laquelle en effet, parmi les choses que tu ignores, donneras-tu pour objet à ta recherche ? ", lance Ménon à Socrate, qui reconnaît là l’argument paresseux). Comment Socrate, donc Platon répond-il à cet argument qu’il qualifie de " captieux " ?
Platon fait intervenir à cet effet une nouvelle théorie, la théorie de la réminiscence. Selon lui, les Idées, qui sont la réalité suprême, sont d’essence divine et les choses sensibles n’en sont que la pâle copie. Pour Platon, l’âme, avant de tomber dans notre corps sensible, a contemplé les Idées dans le monde des dieux. Mais le corps, parce qu’il est sensible et à ce titre trompeur, lui a fait perdre de vue ces Idées qui sont vraies et belles. C’est pourquoi retrouver une idée, c’est à dire connaître, n’est finalement qu’une opération de la mémoire chez Platon : connaître, c’est se ressouvenir.
Où est notre responsabilité dans cette théorie, en quoi nos représentations vont-elles dépendre de nous ? Simplement dans le fait de rechercher la Vérité, de confronter entre elles nos représentations, de prendre garde aux représentations issues directement de la perception. Grâce à la théorie des Idées de Platon, dans laquelle les Idées sont intérieures, on évite l’écueil sceptique de l’impossibilité de connaître les " choses extérieures ". Platon, en fait, renverse le schéma sceptique en mettant au sommet de sa pyramide des choses réelles les Idées et les choses sensibles au premier niveau de cette hiérarchie. C’est exactement le contraire de ce que dont les Sceptiques.
Certes on objectera que l’Idée est d’essence divine et qu’à ce titre elle ne dépend en aucune manière de nous puisque nous ne pouvons "trouver" ou "inventer" une nouvelle Idée : en effet, lorsque nous croyons trouver une Idée, nous ne faisons que nous en ressouvenir. En ce sens, l’Idée et donc la représentation que nous en avons ne dépend pas de nous, mais il nous incombe de rechercher la Vérité, de chercher à atteindre à l’essence des choses, d’aspirer à la connaissance. Là réside la responsabilité de l’homme, et ainsi sa liberté. Nous sommes libres de changer nos représentations erronées à cause des défaillances de nos sens et donc, nos représentations dépendent clairement de nous.

Mais la solution proposée par Platon n’est pas le seul moyen de dépasser le cadre sceptique. En réalité, Platon renverse totalement le cadre sceptique et à ce titre, on peut lui opposer la critique qu’il faisait aux Sceptiques, selon laquelle leur schéma de réflexion n’était qu’une représentation. Est-il possible, tout en gardant comme cadre de départ la représentation sceptique, de conclure à la possibilité de la connaissance et à l’existence de notre liberté ?
L’expérience courante montre que notre esprit est en permanence en train de soupeser deux possibilités, de balancer entre les deux termes d’une alternative, autrement dit, notre esprit passe son temps à juger nos représentations, soit de manière inconsciente en en refoulant certaines qui sont contraires à la morale, soit de manière consciente et raisonnée, en en rejetant d’autres qui ne correspondent pas à la réalité. Il y aurait donc en notre esprit une faculté particulière qui nous permettrait de décider de la validité ou non d’une idée ou d’une représentation que l’extérieur nous a imposée. C’est exactement ce que dit Descartes quand il crée sa célèbre distinction entre " l’entendement " et " la volonté " dans les Méditations métaphysiques.
L’entendement est en fait la partie de notre esprit qui produit des idées. Comme Descartes raisonne dans le même cadre que les Sceptiques, l’entendement subit les représentations qu’impose l’extérieur. Il explique que depuis l’enfance nous avons pris la fâcheuse habitude de considérer que toutes nos idées viennent de nos sens, ce qu’il conteste fortement.
La volonté chez Descartes est la faculté qui me permet de juger de mes représentations, d’opérer un tri, un choix pour éliminer celles que ma réflexion détermine comme fausses et à rejeter. C’est donc ce pouvoir qui est décisif quant au sujet qui nous occupe : nous avons un pouvoir sur nos représentations, nous pouvons les juger, les classer, rejeter les fausses et garder les bonnes. La volonté est en effet cette faculté " d’assurer ou de nier " ce que l’entendement a conçu. Toutefois, nous devons nous garder de toute précipitation car c’est elle qui est source de l’erreur.
Descartes garde donc comme modèle de départ le cadre sceptique mais il le dépasse car il supprime l’impossibilité de juger de ses représentations. En adjoignant à l’entendement malheureusement fini, limité, la volonté, infinie, il donne à l’homme les moyens de ses ambitions : proclamer sa liberté, son " libre-arbitre ", et accéder à la connaissance du vrai bien, car, comme le dit Georges Pascal, le fruit suprême de la philosophie cartésienne n’est autre que " la plus haute et plus parfaite morale " (lettre-préface des Principes AT IX-B, 14).

Platon et Descartes à leur manière permettent de sortir de l’espèce d’aporie dans laquelle les Sceptiques se complaisent. Une des limites à notre pouvoir sur nos représentations que nous avons esquissé plus haut était celle qui consistait à dire que nous sommes déterminés par nombre de facteurs socioculturels ainsi que par la " base économique "selon l’analyse de Marx. Ce dernier élément est-il contestable, comme l’était la théorie des Sceptiques ?
Pour le contester, il faut réussir à montrer que grâce à divers facteurs, nous arrivons à prendre conscience des éléments déterministes et à lutter contre cette sorte de loi qui brime notre liberté de penser et donc d’agir. Nous avions vu que le milieu social influait sur nous en nous donnant comme représentations (du monde, de la Justice, de la valeur des choses, …) celles qui dominaient dans notre classe, pour employer un vocabulaire marxiste. Mais a contrario, il est possible de dire que l’influence du niveau culturel vient contrecarrer cette tendance déterministe. En effet, apprendre, se cultiver, et particulièrement étudier la philosophie et les philosophes doit avoir comme but de permettre à l’individu dans un premier temps de se rendre compte des déterminismes qui le guettent, et dans un second temps de penser par lui-même et de se forger ses propres représentations en confrontant ses connaissances à ses intuitions, ses perceptions sensibles à ses représentations intellectuelles, autrement dit en cherchant à connaître les " choses extérieures " ainsi que soi-même.
Il faut bien convenir que se débarrasser de ses déterminismes est quelque chose d’éminemment difficile et que cela nécessite au préalable une douloureuse prise de conscience de son absence de liberté naturelle. Cependant, et c’est là que résident notre responsabilité et donc notre liberté, nous avons le pouvoir de changer nos représentations, au sens de conceptions du monde, de manières de voir le monde, en diversifiant notre approche des choses extérieures et en recherchant inlassablement la vérité.


Les déterminismes restent forts, la connaissance reste quelque chose de difficile à atteindre, c’est ce qui ressort de cette brève étude. Toutefois, il ne dépend que de nous de chercher à vaincre et à dépasser nos déterminismes afin de pouvoir enfin penser par nous-mêmes et d’atteindre la connaissance, car nous avons également souligné qu’elle pouvait être possible et que le scepticisme n’était (heureusement) pas la seule solution au problème de la connaissance. Refusant le "mol oreiller" que constitue le doute aux yeux de Montaigne, nous avons en nous le pouvoir de nous interroger sur nos représentations et de parvenir progressivement à une connaissance de plus en plus étendue malgré la finitude de notre "entendement". Si de facto les représentations dépendent peu de nous, il est une chose qui ne dépend que de nous : prendre conscience de notre pouvoir sur nos représentations et se servir de cette faculté afin de les mettre au pas et de les subordonner à notre " volonté ", à notre conscience. Car c’est dans cette démarche que résident la possibilité de la connaissance et la liberté première de l’Homme.